Killing and Dying

Le pitch : Tranches de vie et introspection.

L’avis : Un nouveau recueil d’Optic Nerve, c’est toujours un évènement et la maison d’édition d’Adrain Tomine le sait bien. Cette fois encore, on a le droit au traitement de luxe : belle reliure et surcouverture en plastique transparent imprimé, très classe. Forcément, partant de là, on a pas envie d’être déçu, d’autant qu’avec Shortcomings, paru il y a dix ans déjà, on était resté sur la meilleure des impressions. Malheureusement, la déception, quoique relative, est bien là. Killing and Dying propose six histoires courtes  assez inégales selon moi. Les meilleurs morceaux sont plutôt à trouver dans la seconde moitié de l’ouvrage. C’est là que se retrouve le mieux les qualités d’auteurs de Tomine, et en particulier la finesse de l’introspection de ses personnages. Cela dit, rien de vraiment touchant, si ce n’est l’histoire titre. Elle met en scène une ado aspirant à devenir comédienne de stand-up qui affronte le scepticisme de son père et le cancer de sa mère. Le poids des non-dits entre le père et la fille donne une vraie force au récit. A contrario, les deux premières histoires m’ont laissé de marbre. Bref, ça reste tout à fait recommendable, mais je conseillerai plutôt à ceux qui veulent découvrir Adrian Tomine d’aller voir du côté de ses travaux antérieurs.

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Scenes from an Impending Marriage

L’histoire : Adrian Tomine et celle qui va bientôt devenir sa femme préparent leur mariage.

L’avis : Le grand défi pour moi aujourd’hui va être décrire cette critique en moins de temps qu’il ne m’a fallu pour lire la BD. 50 pages au format mini-comics, c’est vite avalé. Comptez 10-15 minutes de lecture, pas plus. Il faut dire que ces quelques pages n’étaient pas destinées à être publiées initialement. Il s’agit d’une bricole qu’Adrian Tomine a concocté comme cadeau à emporter pour tous les invités de son mariage. Visiblement, quelqu’un chez Drawn & Quarterly s’est dit que ça pouvait intéresser les nombreux fan de Tomine. Comme j’en fait partie, j’ai mordu à l’hameçon. Résultat : pas trop de regrets. C’est un peu cher pour ce que c’est, c’est clair. C’est du Tomine super décontracté, loin du perfectionnisme dont il fait preuve sur Optic Nerve. Cela dit, on retrouve bien sa patte. Aucune des scénettes ne surprend vraiment, dans la mesure où le couple passe par les affres connus et reconnus de la préparation de tout mariage, du choix des invités à celui de la musique, en passant par la liste de mariage et j’en passe. Il n’y a pas de quoi se rouler par terre, mais on sourit souvent et la lecture est plaisante. Au final, je dirais que c’est loin d’être une lecture indispensable, même pour les fans de l’auteur, mais que c’est un cadeau très sympa à filer à tous les couples qui ont des velléités de mariage. Difficile de savoir à l’avance si ça les confortera dans l’idée d’attendre encore un peu ou si ça les poussera à franchir le pas, mais ça ne devrait pas les laisser insensibles.

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Berlin vol. 1 & 2

L’histoire : A Berlin en 1929, la république de Weimar vit ses dernières années d’existence. Un journaliste politique, une jeune artiste de province, un militant communiste, une famille prolétaire en crise, une famille juive de la classe moyenne, autant de berlinois ordinaires pris dans la lente spirale descendante qui va mener Adolf Hitler au pouvoir.

L’avis : Attention, chef d’œuvre ! Tout comme Eric Shanower avec Age of Bronze ou Adrian Tomine avec Optic Nerve, Jason Lutes construit lentement mais sûrement une œuvre qui fera sans aucun doute référence. Berlin partage également avec Age of Bronze le fait d’être situé dans un contexte historique bien défini et méticuleusement retranscrit grâce à un gros travail de bibliographie en amont. Ici en revanche, pas de mythologie, on est dans le réel de l’entre-deux guerre dans un pays qui ne sait pas encore qu’il va basculer du mauvais côté de l’histoire.

La présentation des courants idéologiques et politiques encore jeunes qui s’affrontent, communiste d’une part et national socialiste d’autre part, est fascinant. Jason Lutes n’a aucunement une approche didactique. Il nous fait baigner dans le contexte historique plus qu’il ne l’explique. C’est avant tout au travers des répercutions que l’histoire en marche a sur la vie des personnages qu’on comprend ce qui s’est passé à Berlin à cette époque. Les personnages n’ont pas le recul que nous avons en tant que lecteur. Les plus éclairés subodorent que le futur de l’Allemagne s’annonce mal, mais aucun n’imagine vraiment là où elle se dirige.

Le versant politico-historique est une des forces du scénario. Pour autant, Berlin est avant tout une histoire d’hommes et de femmes. Là aussi, Jason Lutes décrit leur parcours avec beaucoup de précision et de subtilité. Les individus diffèrent les uns des autres par leurs origines, leurs classes sociales, les difficultés familiales ou sociales auxquelles ils se heurtent, et, dans tous les cas, l’auteur leur donne beaucoup d’âme.

L’histoire est dense, met en scène une galerie de personnages importante et se déroule dans un contexte historique complexe. Tout ceci fait de Berlin une lecture assez exigeante. Cela dit, Jason Lutes effectue un beau travail d’équilibriste et arrive à maintenir vivantes toutes les lignes scénaristiques en même temps sans difficulté. Cela donne une lecture finalement assez légère malgré sa densité. Graphiquement, on assiste également à un véritable tour de force narratif. Jason Lutes adopte une mise en page plutôt classique dans les sections les plus bavardes, en particulier quand se déroulent les discussions ou les discours politiques. On trouve fréquemment de beaux damiers 3×3 ou 4×4 cases, par exemple. A contrario, il fait preuve de beaucoup d’inventivité, souvent très subtile, dès lors que l’émotion s’en mêle, que celle-ci passe par l’amour, la sexualité, la mort ou la musique. Certains passages sont bouleversants, d’autres de purs instants de poésie. Si on ajoute à ça un trait d’une grande élégance, très inspiré par la BD européenne, le tableau est complet.

Si vous aimez la bande-dessinée, américaine ou européenne, et ne connaissez pas Berlin, courrez chez votre libraire ou cliquez sur les liens ci-dessous pour corrigez cette lacune. Vous ne devriez pas le regretter. Quant à moi, je m’apprête à attendre de nouveau quatre ans. C’est environ le temps qu’il faudra à Jason Lutes pour compléter le troisième et dernier tome de sa trilogie. En ce qui me concerne, il peut prendre le temps qu’il veut, tant qu’il maintient ce niveau de qualité.

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Exit Wounds

L’histoire : Koby Franco, chauffeur de taxi à Tel-Aviv, n’a plus de relation avec son père depuis quelques années. Il est contacté un jour par Numi, une jeune femme qui se trouve être la petite amie de celui-ci, mais qui n’a plus de nouvelles de lui. Numi est persuadée que son amant est en fait un des morts non-identifiés d’un attentat qui a eu lieux quelques temps auparavant. Koby, tout d’abord septique, finit par se joindre à elle pour mener une enquête sur cette disparition.

L’avis : Les quelques critiques que j’ai pu lire avant d’acheter Exit Wounds insistaient presque toutes sur le fait que l’histoire était une remarquable illustration de ce que c’est d’être israélien à l’époque actuelle. Certes, on trouve quelques éléments de scénarios qui touchent à ce point, en particulier un certaine tendance des personnages croisés au fil de l’histoire à se détacher de la peur et de la mort qui entourent les attentats suicides. Pour moi, il s’agit cependant d’éléments de contexte que j’ai trouvés tout-à-fait anecdotiques durant ma lecture. Exit Wounds est avant tout une histoire d’amour et de répulsion à plusieurs niveaux. Il y a tout d’abord la relation d’un fils à son père, faite d’un ressentiment profond au départ, mais la disparition du père va forcément pousser le fils à se questionner à ce sujet. Il y a ensuite la relation que Numi entretient vis-à-vis d’elle même et de son corps. Et puis, bien-sûr, il y a les rapports entre Koby et Numi qui se construise progressivement au fil de l’enquête. C’est bien tout ça qui fait la force d’Exit Wound. Rutu Modan réussit à dépeindre ses personnages avec une grande justesse et beaucoup de sensibilité. Ca donne une très belle histoire. Côté dessin, j’ai eu une réaction assez tiède au début de la lecture. Il faut dire qu’on est en plein « ligne claire » et je n’aime pas trop ça. Je ne suis pas un lecteur de comics pour rien. Cela dit, je me suis petit à petit laissé séduire par le style de Modan, et en particulier par son usage des couleurs. La palette choisie, très douce, est utilisée avec beaucoup de finesse. Les contrastes entre premiers plans et arrières-plans souvent monochromes également. Bref, vous l’aurez compris, j’ai fermé l’ouvrage en ayant le sentiment d’avoir lu une très belle œuvre. Je vous la recommande vivement.

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Shortcomings

L’histoire : Ben Tanaka, américain d’origine asiatique à peine trentenaire, est en phase de rupture avec sa petite-amie. Nous le suivons pendant cet épisode de sa vie. Au fil de ses interactions avec sa seule amie, une lesbienne au caractère bien trempée, et avec les jeunes femmes qu’il aimerait mettre dans son lit (à la peau blanche, un critère d’attirance bien plus important qu’il ne veut l’avouer), nous découvrons ses défauts et ses faiblesses.

L’avis : Six ans, c’est le temps que j’ai dû attendre pour enfin avoir le plaisir de lire à nouveau le bijou que nous délivre Adrian Tomine, aussi lentement qu’irrégulièrement, sous la forme de la série Optic Nerve. J’ai acheté le n°8 fin 2001 et j’ai attendu patiemment que Tomine sorte 3 numéros, aujourd’hui réunis dans Shortcomings. L’attente est valait-elle la chandelle ? Indubitablement, oui. Ce mec a vraiment un énorme talent pour mettre en scène les relations humaines. Il délivre des tranches de vie riches et subtiles en usant de dialogues bien sentis, parfois drôles, parfois touchants, ou parfois aiguisés comme des lames de rasoir. C’est vraiment de la haute voltige, tellement c’est bien écrit, mais sans esbroufe. Et pourtant, son personnage principal est assez détestable, à mon avis, de part sa tendance à toujours critiquer et l’ampleur de sa mauvaise foi. Je n’aurais pas envie de le connaître, mais j’ai aimé le suivre le temps de cette histoire. Le dessin est à la hauteur du texte. C’est juste et élégant. Ca a l’air simple et j’imagine pourtant que la quantité de travail a été conséquente, vu l’absence de la moindre fausse note. Bref, c’est du caviar. Mangez-en !

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